mardi 15 décembre 2020

États nations et capitalisme mondial

Dans son texte États nations, firmes multinationales et capitalisme mondial Charles-Albert Michelat veut démontrer que l'internationalisation de la production, due en grande partie aux firmes multinationales, et la transnationalisation des circuits monétaires et financiers, dus aux banques multinationales, ont fondamentalement changé la dynamique de l'économie du monde. Ce changement de dynamique a, par ricochet, modifié la nature même des États. 

De l'État nation, nous passons à l'État territoire. Ces changements profonds au sein du système économique international nous obligent à réévaluation nos modèles analytiques et le paradigme traditionnel de l'économie internationale ne colle plus à la nouvelle réalité. Il ne s'agit pas ici seulement d'une augmentation de l'intensité des échanges, mais bien un changement de nature de ceux-ci. De l'économie internationale, nous passons maintenant à une économie mondiale. 

Internationalisation de la production

D'après l'auteur, les firmes multinationales (FMN) ont profondément modifié la base de l'accumulation du capital. Dès la fin des années 70, la production des firmes américaines hors de ses frontières était quatre fois plus importante que celle des exportations. Ce qui amène un constat qui ne peut être nié: le décalage entre l'espace économique de la FMN et celui de son pays d'origine est sans cesse accru. 

La délocalisation de la production en dehors des pays d'origine des FMN répond à deux stratégies. Tout d'abord, elle permet de fournir les marchés locaux en contournant les barrières protectionnistes et en répondant aux besoins d'une politique de substitution des exportations des États. Ce phénomène se produit principalement dans les pays développés et un peu les pays semi-développés ayant une classe aisée capable de supporter une demande, par exemple l'Argentine, le Mexique ou le Brésil. Cette délocalisation se fait surtout grâce aux rachats ou de prise de participation d'entreprise déjà sur place. 

La deuxième stratégie de délocalisation de la production des FMN vise a installer à l'étranger des unités de production très spécialisées qui mènent à une segmentation internationale du processus productif. Le but de cette stratégie est de maximiser la plus-value. La parcellisation extrême des tâches rend la productivité égale, peu importe le pays, tandis que les salaires ou les conditions de travail (heures de travail, syndicalisation, protection des travailleurs, etc.) diffèrent grandement. Une productivité égale n'empêche pas le maintien des écarts salariaux, ce qui permet d'augmenter considérablement la plus-value. 

L'auteur fait ensuite une distinction entre les filiales-ateliers et les filiales-relais. Les premières sont privilégiées par les FMN, car elles sont difficilement nationalisables. Par exemple, il n'existe aucun intérêt à nationaliser une usine de transistors spécialement conçus pour un appareil électrique spécifique sans compter que l'usine ne fournit qu'un seul client, la FMN elle-même, et dont la machinerie est difficilement reconvertible. Cette parcellisation de la production influence grandement le développement économique des pays hôtes, mais les conséquences sur l'économie des pays développés va aussi au-delà de la FMN elle-même, les fournisseurs internationaux remplacent progressivement les sous-traitants locaux. 

Le rôle des FMN joue aussi sur l'interdépendance des pays. L'interdépendance nord-sud en est renforcée: en plus de fournir les matières premières, le Sud exporte dorénavant des produits manufacturés. Les FMN industrielles viennent rejoindre les FMN des matières premières. La position des pays du sud dans le système mondial est donc grandement déterminée par les FMN elles-mêmes. 

L'auteur en vient à un constat le contour des états nations devient flou et la maîtrise de l'État sur l'activité économique est affaiblie. L'espace intégré et planifié des FMN, dû à la multiplication des filiales-ateliers, se substitue graduellement à l'économie internationale. Les échanges internationaux se font de plus en plus à l'intérieur des FMN et de moins en moins entre les nations. Les prix des produits sont internalisés et fixés par les FMN et échappent donc à la détermination du marché et à la concurrence. 

En plus d'accroitre l'interdépendance nord-sud, la délocalisation du capital productif accroit l'importance des exportations au sein du PIB national. Ce changement n'est pas quantitatif, il est de nature. Une fraction variable de l'industrie de l'un et de l'autre est contrôlée de l'extérieur, est partie intégrante de l'espace économique intégré et planifié dans mêmes firmes. Les frontières deviennent insignifiantes et, du point de vue économique, les relations internationales tendent à s'effacer. La stratégie de croissance et de développement des FMN se fait maintenant directement au niveau mondial et non plus au niveau des États. 

Transnationalisation des circuits monétaires et financiers

La souveraineté des pays sur les monnaies est remise en cause par la transnationalisation des circuits monétaires et financiers. D'abord par les FMN, mais surtout par les banques multinationales (BMN). 

Premièrement, la trésorerie des FMN représentante des montants considérables, c'est-à-dire plusieurs fois les réserves de changes des banques centrales des États. Les trésoreries des FMN ont pour but de se protéger contre les dépréciations monétaires, elles sont donc tentées de jouer les monnaies les unes contre les autres. La disproportion entre les ressources liquides des FMN et les réserves des Banques centrales, prises individuellement, signifie qu'une action conjuguée des premières vis-à-vis d'une monnaie particulière ne pourrait être contrebattue par les secondes. Les États n'ont donc plus le contrôle total de leur monnaie à moins de la rendre inconvertible, ce qui peut-être vu par certain comme un signe de faiblesse. 

Les banques multinationales ont encore plus d'influence sur ce phénomène. En plus de leurs réserves de changes considérables et leur possibilité de jouer sur le cours des monnaies comme peuvent le faire les FMN, celles-ci ne sont pas toujours assujetties aux mêmes règles que les banques locales quant aux réserves obligatoires, leur localisation géographique ou à la nature de leurs activités. Les BMN échappent donc encore plus au contrôle des États. 

Par la multiplication de leurs filières à l'étranger, les BMN ont créé un système financier privé, qui échappe au contrôle des pays d'origine ainsi qu'au pays hôte de ces filières, de leurs Banques centrales et du Fonds monétaire international. Le résultat est que les moyens traditionnels du contrôle de la monnaie des Banques centrales se sont considérablement affaiblis. Par exemple, celles-ci n'ont plus le choix de prendre en compte le marché international lors de l'établissement de leur taux d'escompte. Qui irait emprunter à une Banque centrale à 5% alors qu'il aurait la possibilité de se financer à 2% sur les marchés internationaux? 

Les grandes réserves de changes des BMN permettent aussi d'influencer le fonctionnement des États par le truchement de leurs dettes. Celles-ci ont dorénavant les moyens financiers de prêter directement aux États. En fait, plus de la moitié des dettes contractées par les pays en voie de développement ont été contractée auprès d'organismes privés. Ces organismes privés se substituent donc, du moins en partie, aux organismes multilatéraux comme le Fonds monétaire internationale ou la banque mondiale ainsi qu'aux transferts bilatéraux entre deux pays. 

Le statut de l'État nation doit être totalement révisé

Ces deux premiers phénomènes en amènent un troisième, l'État est en train de changer de nature. D'État nation, il devient progressivement un État territoire où le développement économique se réalise en amont, au niveau mondial. D'une économie internationale, nous voyons donc l'émergence de l'économie mondiale. 

Traditionnellement, l'État était vu comme une entité complément indépendante entrant en contact avec d'autres entités étatiques du même type. Or, l'internationalisation de la production et la transnationalisation des circuits monétaires et financiers remettent en question cette vision traditionnelle de l'État. Celui-ci ne dispose plus de tous les leviers économiques et ne possède plus la même indépendance que par le passé. Par exemple, les instruments d'intervention économique des États (politique monétaire, politique fiscale, réglementation, etc.) sont considérablement affaiblis par la mobilité des FMN. Celles-ci ne sont plus rattachées à un territoire et peuvent s'extraire de ces contraintes si nécessaire. 

Pour ces raisons, nous pourrions croire que la relation État-FMN est principalement conflictuelle. Or, la situation est plus complexe et il existe une réelle coopération entre ces deux entités. Tout d'abord, du côté des pays développés, l'accent est mis sur l'émergence et le soutien de grands groupes internationaux au nom de la compétitivité mondiale. L'auteur donne l'exemple de la France, mais la même chose est vraie avec les États-Unis, le Canada, l'Allemagne ou la Russie. Ceux-ci offrent des subventions, des détaxations ou des prêts bonifiés afin de favoriser la création de FMN. 

Du côté des pays en voie de développement, l'accueil des FMN est vu comme des moteurs de développement irremplaçables qui amènent capitaux et expertise. Quoi qu'il en soit, les pays développés ou en voie de développement courtisent tous deux les investissements directs étrangers des FMN. Ce qui les rend peu enclins à imposer des conditions de gestion à ces firmes. Les FMN sont conscientes de cette situation et n'hésitent pas à faire jouer les États entre eux afin de décrocher les meilleures conditions possible. 

Commentaires

Il va sans dire que ce texte annonce un changement de paradigme qui est énorme et il est tout à l'honneur de l'auteur d'avoir su décoder la nouvelle dynamique mondiale alors que celle-ci était encore en train de s'établir. Le passage sur l'internationalisation de la production est brillant et démontre bien un changement de la nature des échanges internationaux et non pas une simple augmentation d'intensité de ceux-ci.

De plus, le texte met très bien en lumière l'enjeu de la maximisation de la plus-value dans la dynamique d'internationalisation de la production. En effet, la productivité étant sensiblement la même un peu partout sur la planète lorsque les équipements sont semblables, le seul moyen d'augmenter la plus-value est de jouer sur les écarts de salaires entre pays. L'auteur a également vu juste sur le rôle des banques multinationales dans la transnationalisation des courants monétaires et financiers. 

Toutefois, sa vision quant au changement de nature de l'État laisse perplexe. L'une des principales critiques que nous pouvons lui reprocher est qu'il ne fait aucune distinction entre les pays sauf celle de pays développés ou en voie de développement. Or, il s'agit d'une distinction importante, car la capacité des États à réguler leur économie n'est pas partout la même. Les États-Unis ou la Chine sont davantage capables d'influencer sur leur économie respective que le Luxembourg, même si ce dernier fait partie des pays développés. En fait, l'accès aux marchés intérieurs demeure, selon l'avis de plusieurs, un avantage déterminant lors de négociations avec ces grands groupes internationaux. 

L'auteur noircit le tableau, parfois injustement. Cependant, nous pouvons penser qu'il le fasse afin de rendre plus clair son propos et de mettre en lumière la dynamique profonde des enjeux. Bref, sur ce point, personne ne remet en question la nature des enjeux, mais plutôt leur intensité.


Source: MICHALET, Charles-Albert (1979), «États nations, firmes multinationales et capitalisme mondial», Sociologie et sociétés, vol. 11, No. 2, p. 39-57.

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